Eva Lanxmeer : un laboratoire social au coeur des Pays-bas

Eva Lanxmeer : un laboratoire social au coeur des Pays-bas

Depuis le mitan des années 1990, l’écoquartier d’Eva Lanxmeer aux Pays-bas mise sur la participation et l’implication des habitants pour promouvoir un mode de vie plus respectueux de l’environnement. Midi:onze a fait le voyage…

 

L’hiver n’est certainement pas la meilleure saison pour découvrir Eva Lanxmeer… Tandis qu’une faible bruine y délave les maisons de couleur, plans d’eau et arbres décharnés, on imagine combien cet écoquartier situé à une trentaine de kimomètres d’Utrecht doit être agréable en été, quand l’habitat se fond dans la végétation. Le mauvais temps ne nous empêche pas de croiser une bonne dizaine de vélos : plus encore qu’ailleurs aux Pays-bas, la petite reine est ici le moyen de transport privilégié des enfants en partance pour l’école, mais aussi des postiers et adultes qui circulent dans ses rues calmes. La pluie n’occulte pas davantage l’extraordinaire diversité architecturale du lieu ni la qualité de ses espaces verts… Quelques détails signalent cependant qu’on n’est pas tout à fait dans une zone résidentielle ordinaire : ici, une maison un peu branque érigée par un architecte en herbe, dont ce sera, on s’en doute, l’unique réalisation, là, une autre habitation entièrement faite de paille, plus loin, une école s’annonçant « équitable » suggèrent qu’on vit ici selon d’autres lois que celles du tout venant… De fait, Eva Lanxmeer figure parmi les écoquartiers les plus visités d’Europe. Urbanistes, élus et architectes du monde entier viennent y découvrir d’autres manières de vivre ensemble et d’envisager la relation de l’habitat à son environnement.

 

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Un modèle : la permaculture

A l’origine d’Eva Lanxmeer, une habitante aujourd’hui âgée d’une soixantaine d’années : Marleen Kaptein. L’histoire du quartier commence en effet lorsque, suite à un divorce, cette femme dynamique décide de changer de vie. Après s’être initiée à la permaculture, elle adhère en 1992 à l’association VIBA, qui cherche à promouvoir l’architecture écolo et bioclimatique. Avec un groupe d’amis et de connaissances, elle commence à réfléchir à un projet d’écoquartier qui se fonderait sur une approche globale et mêlerait économie de ressources, éducation au changement et participation des habitants. En 1994, cette réflexion donne lieu à la création de la fondation EVA – acronyme de trois mots néerlandais signifiant Evaluation, Information et Conseil. Objectif : trouver un site suffisamment vaste pour y lotir logements écologiques, bureaux, commerces, aménités et ferme urbaine…

Le contexte est particulièrement propice à ce genre d’initiatives : en 1992, le sommet de la Terre à Rio a offert une visibilité accrue au rapport Brundtland et popularisé avec lui l’expression « développement durable ». La même année, le gouvernement néerlandais vote la loi VINEX, ambitieux programme de restructuration des banlieues qui prévoit la construction de 800 000 logements tout en limitant l’étalement urbain et la dépendance à la voiture. Dès sa création, Eva Lanxmeer rencontre donc un accueil plutôt favorable auprès des autorités néerlandaises. En 1995, la municipalité de Culemborg, déjà sensible au développement durable, lui propose de lotir un terrain de 25 hectares en lisière de la ville. La parcelle est vaste mais contrainte, puisqu’elle accueille une réserve d’eau potable. Pour pouvoir se concrétiser, le projet porté par EVA devra être particulièrement performant sur le plan écologique…

 

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Un écoquartier à l’écoute de ses habitants

Justement, Marleen Kaptein et ses comparses ont l’intention d’aller le plus loin possible. Ils dessinent les contours d’un écoquartier de 250 logements dont les piliers sont l’intégration architecturale dans le site, la mixité sociale et fonctionnelle, l’aménagement d’un système de traitement des eaux et de production d’énergie, la volonté de limiter la place de la voiture, l’utilisation de matériaux écologiques, l’implication des habitants et la mise en œuvre de dispositifs d’éducation et de conseil. Ainsi, à Eva Lanxmeer, les logements consomment environ deux fois moins d’énergie qu’ailleurs aux Pays-bas. On y circule à pied ou à vélo : les véhicules à moteur sont confinés à l’entrée du quartier et le nombre de places de parking a été réduit à un par ménage. En cas de besoin, une station d’autopartage est à disposition des habitants.

Pour faire tendre ces derniers vers un mode de vie plus écologique, les pionniers d’Eva Lanxmeer ont misé sur l’information. Quatre-vingt familles s’étant portées candidates à l’achat d’un logement dans l’écoquartier, EVA organise en 1997 une série de réunions avec les futurs habitants. La concertation se déroule en trois phases successives : présentation du concept et visite du site, collecte des vœux des habitants et élaboration d’une brochure qui résume les grands principes d’EVA Lanxmeer. Si le plan de la zone et celui des logements restent l’apanage de la ville et des constructeurs (le quartier s’est fait sans promoteur immobilier), les jardins ont été dessinés collectivement par les habitants. De l’aveu de Marleen Kaptein, ce choix s’est avéré un extraordinaire levier pour la participation, garantissant une implication forte en amont, et permettant de maintenir un lien social de qualité en aval. D’ailleurs, le dispositif fonctionne d’autant mieux que les espaces verts ont été conçus sans clôtures, pour mieux favoriser la rencontre et l’échange…

Depuis 2008, ce sont aussi des habitants d’Eva Lanxmeer qui exploitent le système de chauffage par géothermie. « Au début, je ne vous cache pas que nous étions réticents à confier un poste aussi important à des voisins, confie Marleen Kaptein. Mais ils n’ont pas essayé de nous convaincre : ils nous ont démontré qu’ils étaient capables de le faire. » Pour Gerwin Verschuur, qui gère l’affaire avec 5 autres habitants, le succès d’une telle entreprise repose sur une organisation horizontale, où la prise de décision se fait en commun plutôt que de manière pyramidale : « Eva Lanxmeer est un laboratoire social plus qu’un écoquartier », estime-t-il.

 

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Entre mode de vie communautaire et individualisme, une implication des habitants variable

L’implication des habitants dans la vie d’Eva Lanxmeer n’est pas pour autant une règle établie, et chacun module librement sa participation à la bonne marche du lieu. Selon Marleen Kaptein, le quartier compterait environ 10% de participants actifs. Parmi ces derniers, M. et Mme Hanhart : baigné dans la mouvance new age et la pensée de Rudolf Steiner, ce couple de septuagénaires (lui vient juste d’avoir 80 ans) a créé à Eva Lanxmeer une communauté de seniors de 24 appartements. Entièrement accessible aux fauteuils roulants, l’immeuble compte aussi quelques espaces collectifs : jardins, chambre d’hôtes, salle commune, laverie, atelier de bricolage et garage à vélo. Les seniors s’y retrouvent pour un café, un repas ou une réunion. Toutes les décisions relatives à la gérance de l’immeuble sont prises en commun à la majorité. Sans être unis par des liens d’amitié, les membres de la petite communauté se sont aussi promis assistance. Ainsi, chaque senior a son « buddy », sorte de référent à solliciter en cas de besoin. Si madame Hanhart voit dans cette organisation sociale particulière un formidable moteur de vitalité, elle reconnaît qu’ « il faut aussi un sens aigu de l’automonie pour concilier harmonieusement individualisme et vie en collectivité ».

De fait, au sein d’Eva Lanxmeer, la communauté où vivent M. et Mme Hanhart est plutôt l’exception. Depuis quelques années surtout, l’écoquartier s’individualise. Une fronde s’est même dressée contre la règle qui veut qu’on gare sa voiture sur le parking commun plutôt que devant chez soi.

 

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Un quartier pour bobos ?

Cette évolution des comportements n’empêche pas Eva Lanxmeer d’être régulièrement taxé de quartier bobo. Certains fustigent ainsi l’homogénéité sociale du lieu, où domineraient les professions intellectuelles supérieures. « Il n’y a pas d’ouvriers à Eva Lanxmeer, concède Marleen Kaptein. Mais 30% des logements sont des HLM, où vivent des gens peu fortunés. »

Pourtant, les habitants des lieux se défendent de vouloir vivre dans un entre-soi sécurisant. Ici, pas de cooptation ni aucun des processus de sélection sur lesquels se fonde l’homogénéité de certains écovillages. Lorsqu’un habitant quitte les lieux (fait rare, car il y a peu de turn-over à Eva Lanxmeer), son logement est d’abord soumis à une liste d’attente, puis il est mis sur le marché comme n’importe quel bien immobilier. Tout au plus les nouveaux venus ont-ils l’obligation d’adhérer au BEL, l’association des habitants. Une manière de s’assurer que tous connaîtront et respecteront les règles…

Si homogénéité il y a, elle tient donc au fait que vivre à Eva Lanxmeer requiert des moyens financiers de plus en plus grand. Dans un marché de l’immobilier qui a perdu 20% de sa valeur au cours des dernières années, les prix des logements dans l’écoquartier demeurent en effet remarquablement stables. Pour Gerwin Verschuur, c’est la rançon du succès : « les gens sont prêts à payer plus cher pour vivre ici, explique-t-il, car ils aiment le concept. »

 

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