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Urbanisme tactique : Coloco&Co réinventent deux grandes places parisiennes

dans Actualités/Cultures/Initatives/La ville créative écrit par

Avec Réinventons nos places !, la Maire de Paris fait le pari de l’expérimentation et s’appuie sur la collaboration entre architectes, paysagistes et usagers pour repenser le partage de l’espace public et limiter la circulation automobile. Parmi les lauréats de l’appel à projets, le collectif Coloco&Co occupe depuis janvier et pour trois ans les places de la Nation et d’Italie. Etat des lieux, après quatre mois d’interventions…
Ça plante d’un côté, ça soulève l’asphalte de l’autre, ça fait le tour de la place avec un urbaniste gonzo… Le quidam qui débarque pour la première fois en six mois sur la Place des Antilles (autre nom de la Nation), à de quoi se demander s’il ne s’est pas trompé de destination. D’autant plus quand il découvre que l’espace de circulation a été réduit de moitié – mais elle reste fluide – et qu’il est désormais possible de traverser la place pour rejoindre son centre de verdure et sa statue. Le futur de la Nation est train de s’inventer : « pour le moment ce n’est qu’une préfiguration, rappelle Pablo Giorgieff, directeur du projet et cofondateur de Coloco. Une partie des voies de circulation ont été fermées afin de récupérer des espaces sur la voiture et voir comment cela fonctionne avant de figer le projet définitif ». La mission donnée à Coloco, associé pour l’occasion à d’autres structures (Vertigo in Vivo, le bureau d’études Fluides, SAA Architectes…) a clairement été la mise en chantier d’activités de co-conception et de coréalisation avec les habitants : fabrication de mobilier urbain, atelier de plantations et d’initiation à la permaculture, balade botanique, rencontre et discussions avec des paysagistes, des philosophes, des urbanistes… « On fait œuvre commune », souligne Pascal Le Brun-Cordier, urbanologue et directeur de Vertigo in Vivo, qui rappelle à juste titre que « à part Times Square à N.Y. qui a fait l’objet de ce type d’aménagement avec cette méthodologie, c’est une opération inédite pour une métropole comme Paris ».

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Une méthodologie intuitive, réactive et créative

Place d’Italie et à Nation, l’avenir s’invente chemin faisant, à tâtons, de manière concertée avec leurs habitants et usagers et selon un rythme différent. Si le collectif d’architectes-paysagistes intervient aussi du côté du 13e arrondissement, pour le moment il écoute avec attention battre le cœur de la Nation. « Les parisiens avaient surtout des angoisses au départ », concède Pablo Giorgieff. Ils ont des envies mais c’est souvent assez vague. La confrontation avec une équipe au travail soulève des questions ». Chemin faisant, les rencontres sont devenues de plus en plus fructueuses et les doutes se sont transformés en désirs. Un désir attisé depuis la pose le 10 avril dernier d’un anneau de béton réduisant l’espace dédié aux voitures de 7 000 mètres carrés, et qui préfigure les possibilités d’une île de verdure et de convivialité. « Nous adorons le flou, nous résistons à tout ce que les gens veulent nous faire dire sur ce que l’on va faire. Nous appelons cela de la déprojetation. Nous disons souvent que la qualité d’un espace se mesure aux amitiés qu’on y déploie », renchérit le chef d’orchestre qui se moque bien de la clarté, à laquelle il préfère le mot ouverture. Tout est ouvert, c’est une phase expérimentale avant que des gros travaux d’aménagements de la voirie installent la pérennité. Mais à ce stade, une hypothèse devient réalité : « La Nation, nous allons en faire un parc, un espace que l’on aura plaisir à arpenter, et qui racontera une histoire, explique Pascal Le Brun-Cordier. Ce sera aussi la place de la nature qui va interroger notre rapport aux végétaux. » A ce titre, l’un des premiers actes du projet qui se nomme Jardination a été une demolition party au cours de laquelle des coups de pioches dans le bitume ont permis de soulever l’asphalte pour retrouver la terre et commencer les plantations – histoire d’amplifier le caractère végétal de la place. Selon Pascal Le Brun-Cordier, « ce qui est particulier dans ce projet c’est la mise en action d’une méthode d’urbanisme culturel et tactique. C’est une approche sensible, sociale, modeste et itérative qui permet de multiplier les tentatives pour être le plus pertinent possible. Cette manière de penser la ville est assez nouvelle ». Le but ultime est de parvenir à créer des aménagements et des mobiliers urbains conformes aux envies des usagers. Une ludothèque dans un container a d’ailleurs trouvé son emplacement sur le bout de l’avenue de Bouvines débouchant sur la place, dorénavant fermé aux voitures. Non loin des boulistes avec lesquels Coloco&Co a ouvert une concertation pour rendre le terrain de boules plus agréable et pratique.

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Un diagnostic sensible pour soigner ces places

Cette démarche urbanistique qui associe les citoyens au processus de décision publique (le fameux empowerment) en vue d’améliorer le cadre de vie a été théorisée dès 2010 par l’urbaniste américain Mark Lydon, fondateur du collectif Street Plans. Fondée sur la mise en place d’aménagements temporaires de faible coût pour amorcer des transformations sur le long terme, elle fleurit désormais dans les grandes capitales et s’appuie en amont sur un diagnostic sensible. Sur la place de la Nation, mais aussi du côté d’Italie, Coloco&Co a décidé d’associer au processus l’ANPU (l’agence de psychanalyse urbaine), une compagnie d’arts urbains qui couche depuis 2003 de nombreuses villes sur le divan pour en identifier les névroses. Des « opérations divan » ont été menées, au cours desquelles les usagers ont été invités à s’allonger sur des transats pour répondre à des questions en lien avec la place et son imaginaire, et envisager un traitement urbanistique curatif. « Sur la place d’Italie, l’idée a émergé d’une médecine douce, d’une acupuncture urbaine et de plantes qui vont nous aider à soigner les lieux, en particulier avec l’aide de la communauté asiatique. Il y a déjà un ginkgo biloba et un eucalyptus, mais on va multiplier les plantes ayant des vertus médicinales pour apaiser la ville et favoriser la circulation. Pour un organisme humain ou urbain, la clef c’est une bonne circulation », développe Pascal le Brun-Cordier qui coordonne, entre autres, les interventions artistiques et culturelles de Jardination et Ital’île. « Nous sommes tous à notre façon des stratèges, des néo-situationnistes car nous cultivons le sens de la situation et de la rencontre. C’est ce que fait le jardinier : il cherche le bon endroit où planter. C’est ce que nous recherchons avec Coloco&Co : jardiner la ville et l’urbanité », conclut–il.

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