Au Centquatre, Encore Heureux entre énergie et désespoir

Energies désespoirs 104

Au Centquatre, Encore Heureux entre énergie et désespoir

Du 29 mai au 1er août 2021 au Centquatre (Paris), l’exposition Energies désespoirs invite à « réparer » le monde en peinture, sous la houlette de l’agence d’architecture Encore Heureux, en collaboration avec l’Ecole urbaine de Lyon et l’artiste Bonnefrite. 

 

L’agence d’architecture Encore Heureux s’affirme décidément comme l’une des plus effervescentes de la scène française contemporaine. Au-delà du geste constructif et pour mieux le mettre en question, Julien Choppin et Nicola Delon assument en effet une approche généraliste de la société et de l’habitat, qui se verse notamment dans la conception d’expositions destinées à penser et à panser le monde. Après Matière Grise (Pavillon de l’Arsenal, 2014) et Lieux infinis (Biennale d’Architecture de Venise, 2018), ils sondent cet été l’état de la planète au Centquatre à Paris, en collaboration avec l’Ecole urbaine de Lyon et l’artiste Bonnefrite

 

Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté

Comme son nom l’indique, Energies désespoirs s’organise autour d’une polarité. D’un côté, le constat désespérant d’une crise aux manifestations multiples : changement climatique, effondrement de la biodiversité, surexploitation des ressources, pollution des sols et des eaux, concentration des pouvoirs (de nuisance, souvent) dans les mains d’une poignée de multinationales, inaction sinon trahison des gouvernants. De l’autre, une myriade d’initiatives énergisantes et inspirantes : inscription dans le droit d’un fleuve ou d’un grain de riz, actions en justice, luttes collectives contre les “grands projets inutiles”, création de lieux écologiques et solidaires ou de monnaies locales… Pour Nicolas Delon d’Encore Heureux, il s’agit de cerner, à travers une démarche scientifique et collaborative, “ce qui nous effondre et ce qui nous dit que tout n’est pas perdu”. En quelque sorte d’allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. 

 

Une expo-forêt…

Au Centquatre, cette ambition donne lieu à une exposition conçue comme une forêt de signes. Sur des panneaux en bois recto-verso, au format indexé sur le ratio des sucettes publicitaires, se déploient 120 images peintes à la main par l’artiste Bonnefrite dans la pure tradition des affichistes. La moitié d’entre elles sont en noir et blanc et énumèrent les nombreux motifs d’inquiétude. L’autre moitié, en couleur, égrène au contraire les “solutions” aux crises, le plus souvent locales et ciblées. Superbes et fortes, les images disposées dos à dos optent pour la simplicité, l’impact immédiat, voire le slogan (plusieurs affiches reprennent d’ailleurs divers slogans glânés dans les manifestations). Elles dressent un catalogue divers et infiniment vaste et déploient un large éventail de sujets, depuis la convention citoyenne pour le climat jusqu’à la création d’urnes funéraires biodégradables à enfouir en forêt. 

 

… et un champ des possibles

Minimale et écolo par son usage de la lumière naturelle et du bois, la scénographie invite ainsi les visiteurs à parcourir librement, sans parcours défini, un espace foisonnant mais trouble, presque en suspens. Dans l’une des salles du Centquatre, un mur d’expression libre invite d’ailleurs les visiteurs à compléter le dispositif en partageant leurs constats et leurs propositions, comme pour mieux suggérer que l’inventaire des problèmes et des solutions reste ouvert, en invention. “Nous ne prétendons pas proposer une voie unique qu’il faudrait impérativement suivre, mais un vaste et varié champ des possibles, qui tous convergent néanmoins vers l’idée de la nécessité de réorienter l’habitation humaine de la Terre”, explique le géographe Michel Lussault, de l’école urbaine de Lyon, dans l’élégant ouvrage publié comme prolongement de l’exposition dans la toute jeune collection « À partir de l’anthropocène” des éditions 205.    

 

Et après ? 

Le caractère volontairement épars de cette “forêt des possibles” a ceci de judicieux qu’il reflète à la fois l’égarement contemporain et le caractère foisonnant des initiatives destinées à “réparer” le monde. Il fait cependant regretter une approche plus ouvertement performative du sujet. “La peinture pense”, expliquait certes Michel Lussault le jour du vernissage de l’exposition. Mais le choix de l’emmener du côté de l’affiche, du slogan, de l’image coup de poing, incline le visiteur à attendre d’elle qu’elle « agisse ». A cet égard, la description de soixante périls et autant de solutions ne fait que répéter, certes en beauté et avec une réjouissante inventivité graphique et scénographique, ce que l’on sait déjà. Les exemples choisis, pour la plupart archi-connus, sont à double-tranchant. Inspirants et féconds, ils peuvent aussi renforcer le sentiment d’impuissance, puisqu’ils s’avèrent aujourd’hui très insuffisants. Au sortir de l’exposition, on en vient ainsi à se demander s’il ne faut pas prendre à revers le propos de Michel Lussault rapporté plus haut, et si l’effondrement en cours ne mériterait pas d’établir d’une feuille de route commune, à suivre impérativement. Les tables-rondes prévues autour de l’exposition, les ateliers de sérigraphie et la radio « Anthropocène » animée par les étudiants de l’école urbaine de Lyon, pourraient en fournir l’occasion… 

     

Infos pratiques :

“Energies désespoirs – un monde à réparer” – du 29 mai au 1er août 2021 au Centquatre (104) 

5, rue Curial – 75019 Paris

Gratuit sur réservation obligatoire

Plus d’informations sur le site Internet du Centquatre.