La rubrique mot pour mot se penche sur une expression chère à l’écologie industrielle : le cradle to cradle. Née sous la plume de l’architecte William McDonough et du chimiste Michael Braungart, cette notion nous invite à repenser de fond en compte la manière dont nous produisons les objets…

 

Dans les années 1970, le jargon de la production industrielle inventait l’expression « from cradle to grave » (traduisez par : « du berceau à la tombe »). Employé pour décrire le cycle de vie d’un produit, le terme désigne un processus qui va de l’extraction des matières premières au traitement des déchets, et envisage tout objet comme ayant une durée d’utilisation (donc d’existence) limitée. Si l’immense majorité des produits manufacturés que nous consommons (90 % environ) sont ainsi conçus, le cradle-to-grave pourrait être supplanté bientôt par un nouveau modèle de production : le cradle to cradle (« du berceau au berceau »). Théorisé en 2002, celui-ci a pour particularité d’intégrer dès la conception d’un produit l’ensemble de son cycle de vie. Exit l’objet promis à la décharge ou l’incinérateur quelques jours ou semaines après sa conception : à la gabegie énergétique et matérielle qui accompagne la production industrielle, le cradle to cradle oppose une conception dite « intelligente », qui envisage chaque produit, dès sa conception, comme matériau promis au réemploi.

On en doit la formulation à l’ouvrage éponyme de William McDonough et Michael Braungart. Le premier est architecte et américain. Au cours de ses voyages (dans le désert jordanien notamment), il découvre un monde de rareté qui contraint ses habitants à optimiser l’usage de chaque ressource – le contraire, en somme, du modèle industriel fondé sur l’abondance et le gaspillage. L’autre auteur de Cradle to cradle est un scientifique allemand. Ayant dirigé le département de chimie de Greenpeace, il a vite compris que protester n’était pas suffisant : pour qu’un changement advienne, il fallait développer de nouveaux outils. D’où la création de l’EPEA (Environmental Protection Encouragement Agency) en 1987.

Les deux hommes se rencontrent en 1991 et travaillent rapidement ensemble. Cradle to cradle explicite l’enjeu de leur collaboration : « éliminer le concept de déchet – non pas réduire ou diminuer le volume de déchets, comme le proposaient les environnementalistes, mais en éliminer le concept même, dans la conception du produit. » Si le cradle to cradle s’annonce, de l’aveu de ses inventeurs, comme la prochaine révolution industrielle, c’est qu’il rompt radicalement avec les traditionnels appels à la décroissance. Pour McDonough et Braungart en effet, « être moins mauvais n’est pas bon. » Autrement dit, il ne s’agit pas de produire moins ou de limiter l'impact des activités industrielles sur l'environnement (ce qui reviendrait à perpétuer le système responsable de la crise écologique), mais de faire autrement.

Comment ? La certification cradle to cradle en offre un exemple. Déclinée comme le label Leeds en quatre niveaux de performance (basique, argent, or, platine), elle s’obtient par la mise en œuvre de cinq critères : santé des matériaux, réutilisation des matériaux, utilisation d’énergies renouvelables, gestion de l’eau, responsabilité sociétale. Du bâtiment au textile (en France, la marque DIM a ainsi obtenu la certification cradle to cradle en ne produisant que des collants issus de matériaux recyclés), les principes de McDonough et Braungart ont trouvé de nombreuses applications. A commencer par l’édition américaine de Cradle to cradle (le livre doit être prochainement traduit en français) : entièrement constitué de polymères, l’ouvrage est waterproof, quasi inusable, biodégradable et n’a nécessité la coupe d’aucun arbre.



A lire :

William Mc Donough & Michael Braungart, Cradle to cradle : Remaking the Way we make things, North Point Press, New York, 2002