De projet d’écoquartier en nouvelle réglementation thermique, le secteur de la construction est en pleine mutation, et tente de s’adapter à un futur dont les maîtres-mots sont l'explosion urbaine, la demande de mobilité et la raréfaction des ressources (notamment énergétiques). A quoi ressemblera l'habitat des prochaines décennies ? C’est la question que Véronique Willemin, (an)architecte et auteure de Habiter demain aux éditions Alternatives, est allée poser à des professionnels de la construction – architectes, urbanistes, chercheurs, industriels… Elle livre à midi :onze leurs pronostics et esquisse pour nous le portrait du logement de demain.

 

Dans Habiter demain, vous avez demandé à des architectes, urbanistes, etc., comment ils envisageaient l’habitat des années à venir. Quelle synthèse pouvez-vous faire de leurs propos ?

VW – Une chose est sûre : on ne vivra plus comme on l’espérait dans les années 1970. Vouloir, comme c’était le cas à l’époque, vivre en parfaite autonomie dans le Larzac n’est plus jouable. Pourquoi ? Tout simplement parce que la moitié de la population mondiale habite désormais en ville. En France, ce sont même 70% des gens qui vivent en zone urbaine ou péri-urbaine. Dans ces conditions, nous devons réfléchir à la façon dont il nous faudra vivre ensemble sans que ce soit insupportable, et sans miter davantage le paysage. La solution passe par la construction d’ensembles denses dans les rares endroits où le foncier est disponible : sur d’anciennes friches industrielles. Problème : ces terrains sont très pollués…

 

Prédisez-vous la fin de la maison individuelle ?

VW – On est face à un paradoxe. Pour une grande majorité de Français, la maison individuelle, avec son jardin et sa barrière, reste un idéal. C’est pourquoi la notion de temps est si importante en matière de construction, comme le souligne Paul Virilio dans Habiter demain : il va falloir une ou deux générations pour que les gens s’adaptent, et acceptent l’idée du changement.

 

En matière d’habitat, quelles grandes tendances se dessinent ?

VW – Certains mots sont dans toutes les bouches. Parmi eux, le terme de densité, qui est encore mal vu, parce qu’il évoque les grands ensembles, la promiscuité. On parle aussi beaucoup de vert – non seulement de HQE et de normes environnementales, mais aussi de verdure. La demande d’espaces verts et de jardins, fussent-ils collectifs, est de plus en plus forte. Autre mot récurrent : mixité. Mais au-delà de la volonté de mélanger dans un même espace les classes sociales et les générations, cet objectif est rarement atteint… A mon avis, seule un regard des élus ou des promoteurs sur le long terme pourrait assurer une telle mixité. En somme, il faut un régulateur…

 

Dans Habiter demain, le logement du futur s’annonce durable. Ce qui ne vous empêche pas d’émettre quelques réserves au sujet de l’architecture verte…

VW - Je suis en effet très critique quant à l’emploi du terme « durable », qui est à mon avis une mauvaise traduction de l’anglais « sustainable ». Le développement durable est avant tout un lobby commercial : sa mise en œuvre va appeler de nouvelles législations qui vont exiger la mise aux normes des constructions existantes. Pour les professionnels du bâtiment, c’est une formidable opportunité et une assurance de voir leurs carnets de commande bien remplis. Pour les petits propriétaires en revanche, cette marche forcée à la performance énergétique s’annonce plus difficile à mettre en œuvre, et beaucoup de logements vont se trouver dévalués, faute d’argent pour les rénover…

 

Que vous évoque la vogue des écoquartiers ? On la compare parfois à celle des grands ensembles dans les années 1960…

VW – En effet, on assiste exactement au même engouement que pour les grands ensembles, avec probablement les mêmes effets. Aujourd’hui, les écoquartiers sont des cocons. Prenez Hammarby à Stockholm ou Vauban à Fribourg : on y vit entre soi, et la mixité est inexistante. A Grenoble, l’écoquartier en cours de construction est tout sauf accueillant : c’est un ensemble fermé sur lui-même, que les habitants des environs décrivent déjà comme une « zone » malfamée… L’architecture ne doit pas consister seulement à faire des cases pour mettre les gens dedans. Pour être agréable à vivre, un bâtiment doit être beau, poétique. Sinon, on va droit dans le mur.



En savoir plus :

Habiter demain, de l’utopie à la réalité, par Véronique Willemin, Editions Alternatives, Paris, 2010, 190 p. 39 euros