Les faits sont là mais les changements tardent. L’homme n’a jamais pris autant conscience de l’urgence climatique qu’aujourd’hui mais les comportements individuels et collectifs peinent à se concrétiser sur le terrain. Comment expliquer cette difficulté à changer ? Après l’interview de Jacques Weber, directeur de recherche au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), nous avons posé les mêmes questions à Fabien Girandola, professeur de psychologie sociale expérimentale à l'Université de Bourgogne (Dijon).
Alors que tous les indicateurs prouvent la nécessité de changer pour endiguer le réchauffement climatique, on peine à prendre les mesures qui s’imposent comme en atteste le bilan mitigé du sommet de Copenhague. Comment expliquer ces difficultés ?
Outre les considérations purement économiques faisant que beaucoup des actions envisagées ne sont plus en définitive faisables comme certaines propositions du Grenelle de l’environnement ou la taxe carbone, il existe certains facteurs plus psychologiques susceptibles d’apporter quelques éléments de réflexion. Le principal est l’impossibilité pour l’être humain ou un collectif de se projeter dans le futur.
Ainsi, certains envisageront plus que d’autres les conséquences à long terme de leur comportement, d’autres ne le pourront pas. Ces derniers résisteront plus aux campagnes de sensibilisation parce qu’ils préfèrent vivre l’instant présent plutôt que se forcer à adopter des comportements normativement appréciés mais coûteux. Il s’agit d’un facteur d’explication que l’on retrouve dans de nombreuses recherches. Dans tous les cas, tout le monde est quasiment partant pour dire qu’il faut faire attention au réchauffement climatique mais combien le font réellement ? Ce décalage entre idées et comportement s’observe très fréquemment.
Le changement est difficile sur le plan collectif, mais il semble également exister de nombreux freins à un changement de comportement sur le plan individuel. Peut-on expliquer ces difficultés à changer par le manque de résultat immédiat ou l’absence d’une récompense ? Car les résultats d’un changement de comportement en matière d’environnement ne se mesurent bien souvent que sur le long terme.
Il existe effectivement de nombreux freins individuels, sur le plan de la motivation, de l’implication, de l’attachement même au lieu que l’on habite, de notre propre identité. Ces facteurs jouent pour beaucoup sur le comportement des individus. Faut-il alors récompenser pour conduire au changement ? Mettre une carotte au bout de bâton ? Il est en effet tentant de procéder de cette façon. D’ailleurs certaines communes sont déjà passées à la redevance incitative en matière de prévention des déchets.
Les psychologues sociaux ne croient pas systématiquement aux effets de la récompense. Certes, les comportements changent lorsqu’il y a récompenses. Mais, supprimez la récompense et les vieilles habitudes reviennent au galop… Nous préférons engager les individus dans leur actions par exemple en s’intéressant à eux. Il faut que les gens puissent tisser un lien entre ce qu’ils font (« je trie ») et ce qu’ils sont (« protecteur de l’environnement »). C’est à cette condition là que les comportements peuvent perdurer et changer les mauvaises habitudes. De nombreuses études réalisées aux Etats-Unis et reproduites pour la plupart en France montrent le potentiel d’un engagement : les modifications comportementales obtenues en matière de consommation d’énergie (électricité, eau etc.) perdurent sans piqûre de rappel sur 18 mois en moyenne ! Et sans récompense.
Comment encourager et soutenir les individus à adopter des comportements de prévention et de réduction du risque en faveur de l’environnement. Comment les influencer à changer ?
La question à traiter reste in fine celle de la modification des comportements. Comment s’y prendre pour promouvoir de nouveaux comportements ? Les chercheurs en psychologie sociale s’intéressent à cette question depuis une cinquantaine d’années au moins, si bien qu’on dispose aujourd’hui de solides connaissances scientifiques sur lesquelles on peut tabler, pour optimiser certaines pratiques sociales orientées vers le changement comportemental. Qu’il suffise de modifier les idées pour modifier les comportements est, dans nos cultures, un truisme. Ce truisme repose sur une conception de l’homme dominante dans nos cultures : l’homme étant un être rationnel, ses actes ne peuvent que découler de ses idées. C’est la raison pour laquelle on table si volontiers sur l’information et sur la persuasion lorsqu’on souhaite inciter quelqu’un à modifier « librement » ses comportements, en considérant que si l’on parvient à modifier les idées, on parviendra du même coup à modifier les comportements.
Or, le lien entre les idées et les actes est bien plus ténu que ne le donne à croire le sens commun. Même les intentions comportementales ne sont guère prédictives du comportement. Un jeu de pile ou face : une personne sur deux ayant l’intention, par exemple, de trier de faire des économies d’eau d’électricité, etc., ne le fait pas. Bien évidemment, cela ne signifie pas qu’informer ou qu’argumenter ne sert à rien. L’information et l’argumentation servent au fil du temps à modifier les idées, à provoquer des prises de conscience. L’information et l’argumentation sont donc nécessaires mais elles ne sont pas, en tant que telles, suffisantes : le lien entre les idées et les actes n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, un lien direct.
Nos recherches sur la modification des comportements montrent tout l’intérêt qu’il y a à obtenir ce que les chercheurs appellent des « actes préparatoires », ce que l’on peut aussi appeler un petit pas dans la bonne direction.
Ces actes préparatoires peuvent prendre plusieurs formes lorsqu’on souhaite favoriser le passage des idées aux actes : répondre à un questionnaire, signer une pétition, un formulaire, porter un badge, signer une charte ou l’on s’engage à réaliser tel ou tel comportement).
La théorie de l’engagement nous éclaire sur les conditions dans lesquelles les actes préparatoires doivent être réalisés pour que l’établissement de ce lien soit possible. Idéalement les actes préparatoires doivent être réalisés publiquement et dans un contexte de liberté. Ils ne doivent pas être liés à une compensation financière ou à la crainte d’une punition. Ainsi, les actes préparatoires doivent être obtenus dans des conditions telles que celui qui les réalise ne puisse expliquer leur réalisation que par des facteurs internes (ses convictions, sa personnalité), à l'exclusion de tous facteurs externes (pressions, promesses de récompense ou menaces de punition).
Ces actes, pour peu qu’ils soient obtenus dans des « conditions d’engagement » ont un triple intérêt : 1/ ils rendent les personnes plus sensibles aux messages éducatifs ou persuasifs auxquels elles peuvent être confrontées ; 2/ ils rendent plus probable la réalisation effective des comportements attendus en lien avec ces messages ; 3/ ils favorisent l’établissement d’un lien entre ce que les gens font et ce qu’ils sont (par exemple: des personnes soucieuses de la protection l’environnement et… fières de l’être). C’est la raison pour laquelle les changements, ainsi obtenus, ont de fortes chances d’être pérennes. Nous donnons des exemples de ces actions dans le dernier ouvrage que nous avons édité sur la question*.
S’il n’y a pas changement des comportements de façon volontaire, le changement doit-il alors passer par la soumission des individus à des règles imposés par l’état ?
Rien de plus facile que de passer par le législatif… certes. Mais c’est sans compter sur les phénomènes de résistance et de contestations qui vont naturellement apparaître dans ces circonstances. Rien ne sera alors intériorisé ou vraiment accepté de la part des personnes. A l’appui de nos recherches actuelles, nous préférons un changement librement consentie et motivé qui permettra aux personnes d’intérioriser leurs comportements et surtout de les reproduire et de les généraliser à d’autres comportements : par exemple, trier puis économiser de l’eau ou encore faire attention à ses émissions de CO2.
A consulter
* Psychologie et développement durable / Weiss et Girandola / Editions InPress / 2010
Psychologie de la persuasion et de l’engagement / Fabien Girandola / Presses Universitaires de Franche-Comté / 2003
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