Les faits sont là mais les changements tardent. L’homme n’a jamais pris autant conscience de l’urgence climatique qu’aujourd’hui mais les comportements individuels et collectifs peinent à se concrétiser sur le terrain. Comment expliquer cette difficulté à changer ? Premiers éléments de réponse avec Jacques Weber, directeur de recherche au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement).
Alors que tous les indicateurs prouvent la nécessité de changer pour endiguer le réchauffement climatique, on peine à prendre les mesures qui s’imposent comme en atteste le bilan mitigé du sommet de Copenhague. Comment expliquer ces difficultés ?
C’est avant tout sur la façon de prendre le problème qu’il y a eu un désaccord. Les Européens souhaitent par exemple prendre pour base les émissions par pays. Or, les Chinois pointent du doigt les industries que les occidentaux ont exportées chez eux. En quelque sorte, ils rappellent que les Européens et les Américains ont délocalisé leurs émissions polluantes. Les Chinois demandent donc deux mesures. La première étant de ne plus raisonner sur les émissions mais sur le contenu énergétique d’un point de PIB. Autrement dit, chaque fois que je crée de la richesse, il faudrait mesurer la part d’énergie que j’ai consommée pour parvenir à ce que j’ai créé.
Deuxièmement, les Chinois souhaitent négocier sur ce qui relève de leurs propres émissions et des émissions attribuables aux clients, donc, entre autres, aux Européens. De plus, les chinois remarquent que les Européens ne diminuent aucunement leur consommation d’énergie fossile. L’enjeu n’est donc pas d‘accroître la consommation énergétique avec des énergies vertes. Il s’agit avant tout de réduire les émissions d’énergie fossile.
Si Copenhague est un échec, c’est un échec de l’arrogance européenne. Pour qu’il y ait un accord, il faut une "situation initiale". Ensuite, il est possible d’avancer dans le processus. Or il y avait trois conditions pour qu’il y ait une "situation initiale" à l’occasion de la Conférence de Copenhague. La première était la présence de tous les Etats, ce qui était le cas. La deuxième était de se donner un objectif minimal, même si il n’était pas forcément le plus ambitieux et le plus solide espéré. Là aussi, cela a été fait avec un objectif qui visait à une limitation du réchauffement climatique à deux degrés. Et la troisième condition était d’avoir une même appréciation sur les désaccords. Bref, il fallait en résumé un accord sur les désaccords. Et là, avec la position chinoise par rapport à la position européenne décrite précédemment, on était clair sur la nature des dissensions. Dans les prochaines années, on est donc en droit d’espérer un accord plus contraignant. C’est un objectif que l’on peut atteindre pour Rio 2012. Toutes les conférences intermédiaires auront pour but d’avancer vers cet accord.
Le changement est difficile sur le plan collectif, mais il semble également exister de nombreux freins à un changement de comportement sur le plan individuel ?
Si je vous dis brutalement "changez !", vous ne pourrez pas le faire. Car si vous voulez changer, il faut que la façon dont vous voyez le problème change également. Si par contre je vous amène à changer de regard, à voir la réalité autrement, alors vous allez adapter votre comportement à cette nouvelle façon de voir la réalité. Le changement vient de votre changement de regard sur les choses. Concernant la biodiversité, si je vous dis "il faut sauver le bébé panda en Chine", vous ne vous sentirez pas forcément concerné par un problème qui ne vous affecte pas directement.
Mais si je vous dis "vous faites partie d’un système d’interactions avec les organismes vivant sur cette planète, vous êtes donc partie intégrante de cette nature tous les aliments que vous mangez sont le fruit d’une collaboration avec les microorganismes", il ne s’agit alors plus seulement de sauver des animaux, mais de nous assurer une biodiversité essentielle à notre propre vie. Il faut changer la façon dont on perçoit les problèmes. C’est un préalable que l’on occulte souvent et qui explique une bonne partie des difficultés que nous rencontrons aujourd’hui. Chacun d’entre nous a dû changer car il a modifié son regard sur les choses.
Peut-on expliquer ces difficultés à changer par le manque de résultat immédiat ou l’absence d’une récompense. Car les résultats d’un changement de comportement dans l’environnement ne se mesurent que sur le long terme.
Pour l’environnement, vous ne pouvez pas demander à des personnes de changer si le contexte lui-même ne change pas. Etant donné notre organisation économique actuelle, le seul moyen de créer de la richesse se fait par la dégradation des milieux naturels. La question est donc la suivante : peut on passer d’un monde comme celui-là à un monde dans lequel la conservation ou l’amélioration des milieux naturels seraient la base de la création de richesse ? Tant que l’on n’a pas trouvé ce monde-là, on ne peut pas demander aux gens de changer.
L’Etat doit-t-il donc imposer des règles plus strictes pour parvenir à un tel monde ?
Il ne s’agit pas de règles. En France, 39 % des lois sont appliquées. L’application d’une loi n’est pas gratuite, et le contrôle de son application non plus. Mais si vous passez à des mécanismes économiques, c’est le mécanisme lui-même qui génère le capital pour assurer le contrôle. Si le fait de rejeter par-dessus bord une partie du poisson pêché devient coûteux, je peux vous garantir que les techniques de pêche vont s’améliorer. Si en même temps, le travail devient beaucoup moins coûteux, vous verrez des marins revenir à bord des bateaux. En quelque sorte, c’est un peu la généralisation du principe du bonus malus. On peut donc passer d’une organisation du monde à une autre qui rende possible les changements de perception donc les changements de comportement.
Quel rôle l’entreprise peut-elle jouer. Doit-elle être un moteur de changement ?
Je travaille avec des entreprises depuis 2005. Ma grosse surprise a été de constater qu’elles évoluaient très vite. Nous avons remarqué qu’il est plus facile de faire bouger le pouvoir politique par les entreprises que les entreprises par le pouvoir politique. Les politiques sont beaucoup plus conservateurs que les entreprises. Une fois que vous avez fait comprendre aux entreprises que la condition même du maintien de leur activité est le maintien d’une biodiversité dynamique, elles changent rapidement et de façon spectaculaire. Il faut juste parvenir à leur faire prendre conscience que préserver la biodiversité ne consiste pas à sauver le bébé panda.
Nous avons fait travailler les entreprises sur leur dépendance au monde vivant. Elles se sont rendu compte pour la plupart que 70 % de leurs matières premières et plus de 30 % de leurs technologies venaient du monde vivant. Cela les a incitées à changer de deux manières. Tout d’abord, elles ont pris conscience qu’elles ne pouvaient pas faire fi de ce constat. Elles ont également compris que la vie avait incroyablement innové et qu’elle constituait une bibliothèque d’innovation à côté de la quelle la totalité des brevets existants ne représentaient finalement pas grand-chose.
D’autre part, elles ont pu calculer la part de leur chiffre d’affaire et de leur bénéfice qui venaient du monde vivant. A ce moment là, les impacts qu’elles ont sur la biodiversité sont compris comme des coûts et non plus comme des contraintes extérieures. Or, un bon manager est une personne qui parvient à accroître le profit par l’augmentation du chiffre d’affaire et par la baisse des coûts. Donc l’impact que les entreprises ont sur la biodiversité est perçu différemment. En faisant changer leur perception, vous les amenez à changer leur comportement.
Au début, ce travail se faisait avec les directions "développement durable" des entreprises. Mais on est passé à une deuxième phase qui consistait à la mise au point d’une comptabilité permettant de suivre et d’évaluer les flux de biodiversité dans les entreprises et entre entreprises. A ce stade, on a quitté le terrain des directions "développement durable" pour traiter directement avec les directions financières des entreprises ainsi qu’avec l’ordre des experts comptables. Au bout du compte, je pense que l’on peut aboutir en moins d’un an à la mise sur pied d’un bilan biodiversité des entreprises à l’image de ce que l’on fait avec le bilan carbone.
A consulter
La vie, quelle entreprise ! - Pour une révolution écologique de l'économie Robert Barbault, Jacques Weber / Edition du Seuil / Septembre 2010
Philosophie de la biodiversité - Virginie Maris / Edition Buchet-Chastel / Septembre 2010
Aux origines de l'environnement - Pierre-Henri Gouyon, Hélène Leriche, Hubert Reeves , Nicolas Hulot / Editions Fayard / Octobre 2010
Prospérité sans croissance - La transition vers une économie durable - Tim Jackson / Edition De Boeck / Avril 2010
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