Carlos Moreno : « Le bien commun est au cœur de la smart city humaine »

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Carlos Moreno PhotoProfesseur des Universités, expert international de la smart city humaine, le franco-colombien Carlos Moreno, développe une approche humaine de la ville intelligente. Il répond aux questions de Midionze.

1/ Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la ville, et à la ville intelligente en particulier ?

En tant que scientifique du monde des sciences dites « dures » comme les mathématiques, les systèmes artificiels ou la robotique, je suis venu à m’intéresser à la ville par la problématique de la résilience et des villes à risques (risques naturels ou technologiques). Elles ont la particularité d’être soumises à des risques aléatoires et doivent anticiper les crises. C’est par ce biais que j’ai compris l’importance de l’acceptabilité sociale des citoyens, c’est à dire de l’adhésion à la manière de gérer les risques dans la ville. J’ai été assez pionnier dans l’utilisation du numérique et la production de données dans la ville, ce qui m’a mené à considérer que l’essentiel n’était pas de développer les technologies dans la ville mais de concevoir de nouveaux usages avec les citoyens ou du moins qu’ils les acceptent socialement.

2/ Quelle est votre définition de la ville intelligente ? Quels sont les « ingrédients » pour faire une ville intelligente ?

Je préfère parler de la ville vivante et je préfère parler d’intelligence citoyenne et urbaine. Le premier élément c’est l’inclusion sociale. Le XXIe siècle est le siècle des villes alors que le XXe siècle a été celui des Etats-nations et le XIXe siècle celui des empires. Les villes sont en perpétuelle évolution et sont portées par l’attractivité économique, la qualité de vie et les services. En France, on constate un phénomène de métropolisation et l’émergence de grandes métropoles dans le monde. Avec cette très forte croissance, l’inclusion sociale est essentielle. Le deuxième facteur est la réinvention des infrastructures urbaines pour muter vers des villes polycentriques et polyfonctionnelles. Je parle de villes du « 1/4 heure », où l’on peut accéder aux services essentiels en un quart d’heure. Le dernier facteur est la technologie. A l’heure de l’ubiquité, de la communication des hommes et des objets et de l’open data, tout le monde est producteur et consommateur de données. Les technologies doivent être un levier, des outils au service de la ville intelligence.

3/ Quels modèles de ville intelligente « réussis » avez-vous pu observer dans le monde ?

Il n’y a pas de modèle, il n’y a que des sources d’inspiration. Chaque ville est le fruit d’une histoire politique, sociale, linguistique, religieuse. La ville est un organisme vivant soumis à des aléas, qui doit s’adapter et qui n’est jamais finie. En même temps, elle est artificielle car elle a été créée par l’homme. De plus, on observe une explosion de l’activité humaine dans les villes depuis 1930 car la population mondiale a été multipliée par 4 en 80 ans. Chaque ville est issue d’un contexte qui lui est propre, même à l’intérieur d’un pays. La problématique n’est pas de dire quel est le modèle de ville intelligente mais de comprendre la ville dans ce qu’elle est, dans son rythme et son métabolisme.
Je pense qu’il ne faut pas tomber dans le piège des villes à copier ou à classer. Les villes doivent être des sources d’inspiration et nous devons repérer les bonnes pratiques…

4/ Dans quelle mesure la ville intelligente peut-elle répondre aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux du XXIe siècle ?

Pour moi, il y a cinq enjeux. Tout d’abord, il y a un enjeu social, le fait de bien vivre ensemble. Ensuite, il y a un enjeu économique : les villes doivent créer de la valeur et de l’attractivité dans les territoires. Il y a aussi un défi culturel : faire en sorte que les citoyens aient de la fierté de vivre dans leur ville, qu’ils soient acteurs dans leur propre ville. Ensuite, il y a un enjeu écologique. Il est primordial que la ville puisse répondre aux défis énergétiques et climatiques majeurs. Nous devons passer à une ville post-carbone. Les villes ont un rôle de premier plan sur ce point car c’est l’activité humaine, et non uniquement la démographie, qui est le défi majeur. La ville est la principale contributrice des effets du changement climatique, par le bâtiment, les transports motorisés, par les réseaux de chaleur et de froid. Ces trois facteurs représentent 70 % de la pollution dans les villes. La vraie problématique c’est qu’aujourd’hui la ville est le creuset de l’activité humaine.
Le 5e enjeu c’est la résilience qui est aujourd’hui au cœur de la problématique de nos villes. La résilience, c’est la vulnérabilité des villes. A vouloir faire de la smart city technologique et techno-centrique, on a oublié que la ville est extrêmement fragile et très vulnérable. Et la vulnérabilité est avant tout sociale et territoriale. Aujourd’hui, cet aspect est une donnée d’entrée. Les villes sont monofonctionnelles, inégalitaires et produisent d’énormes chocs.

5/ Selon vous, les seuls algorithmes ne peuvent faire une ville intelligente. Vous pointez notamment le danger de faire des citoyens des « zombies-geeks » hyper connectés. Comment éviter cet écueil ?

La révolution technologique est bien plus large que la révolution numérique. Les enjeux technologiques sont autant énergétiques, liés à l’économie circulaire pour les déchets, aux biotechnologies et aux nanotechnologies. L’économie urbaine est en effet transformée par les avancées des technologies numériques avec le développement de l’ubiquité massive liée aux objets connectés et l’explosion de la production de données ; ce sont là des outils très puissants mais il ne faut pas avoir une vision techno-centrée. Il vaut mieux avoir des villes imparfaites mais des villes où il y a de l’entraide, du dialogue avec les voisins, où l’on créé des emplois de proximité.
La technologie doit être au service de l’homme. L’hyper-connectivité technologique peut produire de la déconnexion humaine massive, et transformer les hommes en « zombies-geeks » qui sont aussi déconnectés socialement.
Aujourd’hui, il y a un énorme pari à faire sur l’idée d’hyper-proximité pour reconstruire du lien social dans les quartiers, pour vivre dans des villes métropolitaines avec une échelle humaine et où l’on utilise la technologie comme un outil pour recréer du lien social.

6/ Quel regard portez-vous sur les Civic Tech ? Peuvent-elles réellement changer la démocratie ?

La Civic Tech est aujourd’hui un enjeu majeur car elle résume comment les technologies peuvent récréer du lien social, peuvent aider les hommes et les femmes à communiquer, créer de nouveaux modèles démocratiques. Pour moi, ce n’est pas une fin en soi mais des outils intéressants pour démultiplier la manière de faire du lien social. La démocratie est en danger car elle est devenue une représentation élective par procuration. On vote pour des élus, devenus alors des professionnels de la politique, non soumis au contrôle des citoyens. La Civic Tech peut oeuvrer à ce que les citoyens soient plus impliqués, à ce qu’ils s’organisent pour demander des comptes et participent aux budgets participatifs, et pourquoi pas à soumettre des projets. C’est une voie vers une meilleure représentativité participative des citoyens et un levier pour que la ville soit incarnée. La Civic Tech peut donc changer la démocratie, il faut aller vers la co-création, vers l’économie circulaire, l’agriculture urbaine, toutes ces initiatives peuvent avoir un rôle car alors le bien commun est mis en valeur. Le grand défi aujourd’hui est de valoriser le bien commun. C’est au cœur de la smart city humaine.

7/ Qu’est-ce qu’une smart city humaine ?

Ce sont des espaces publics, des zones vertes, de la biodiversité ! Il faut réinventer les places publiques dans lesquelles on se rencontre pour offrir la possibilité de créer les liens entre les citoyens. Le retour d’investissement de la smart city humaine se mesure à la qualité des rencontres que l’on créée. Je milite donc pour que les places publiques soient données aux citoyens pour aller dans le sens du brassage et pour combattre la vulnérabilité donc je parlais précédemment. Si l’espace public est pris par les voitures, on ne crée pas du lien social. Il est temps de rentrer dans le paradigme de la ville du XXIe siècle, dans la ville respirable et où les hommes peuvent investir les espaces pour échanger.

8/ Qu’est-ce que l’intelligence sociale et collective nécessaire selon vous à la ville intelligente ?

Une ville intelligente se distingue par les nouveaux usages et les nouveaux services lui offrant la capacité de se transformer. La gouvernance de la ville doit se tourner vers les citoyens.
Je suis persuadé que les villes dotées d’une nouvelle gouvernance vont proposer de nouveaux modèles économiques de développement urbain, au moment même où l’économie du partage et collaborative se développent. Les villes qui vont « tirer leur épingle du jeu » seront celles qui auront su s’approprier ces changements autour de l’idée de l’usage. Ces nouveaux modèles sont les nouveaux défis de la ville. Et pour cela, il faut commencer par décloisonner les mètres carrés dans lesquels les gens vivent. Au meilleur des cas, ils vivent dans des écoquartiers, mais ils sont déconnectés de la ville ! Si l’on veut que la ville soit humaine, festive et collective, il faut décloisonner avec les nouveaux paradigmes de l’ubiquité et de l’économie collaborative. La prochaine étape est donc de réinventer la vie dans la ville.

9/ Quels sont les défis qui attendent les villes du XXIe siècle ?

L’inclusion sociale est au cœur des problématiques urbaines. Pour relever les défis, il va falloir répondre à ces questions : comment faire des territoires attractifs, comment faire une gouvernance d’intégration urbaine avec de la biodiversité et la nature, comment utiliser les technologies pour faire du lien social et comment créer un bien commun qui puisse faire en sorte que les habitants s’identifient à leur ville et que les habitants soient acteurs de la ville.

Propos recueillis par Déborah Antoinat

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