Questionner les dogmes pour réinventer la ville : à propos d’Anachronismes urbains de Jean-Marc Offner

Questionner les dogmes pour réinventer la ville : à propos d’Anachronismes urbains de Jean-Marc Offner

“Local”, “mobilité”, “densité”, “mixité”, “accession à la propriété”… Dans le jargon de l’action publique territoriale, certains termes font florès et s’affirment comme autant de dogmes. Anachronisme urbains de Jean-Marc Offner décortique sept d’entre eux pour mieux faire évoluer la pensée de l’urbain et la fabrique de la ville contemporaine… 

 

La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur d’un mortel. Et c’est tout le problème de son aménagement, si l’on en croit Jean-Marc Offner. Dans Anachronismes urbains, publié début mars 2020 aux Presses de Sciences-Po, l’urbaniste constate que “l’action publique regarde les questions urbaines avec des lunettes obsolètes.” Des lunettes vieilles de plus d’un demi-siècle, et qui n’ont à ce titre pas pris la mesure des récentes transformations des villes, parmi lesquelles la métropolisation, la territorialisation de certains services collectifs (eau, énergie…), l’avènement du numérique ou le changement climatique. Sans parler du contexte épidémique et économique auquel nous sommes confrontés, et qui appelle à une réflexion de fond sur les formes urbaines et les flux qui les traversent… 

Pour corriger cette myopie fâcheuse, Jean-Marc Offner en appelle à une “refondation cognitive de l’action publique territoriale”. Or une telle entreprise suppose d’abord d’examiner à la loupe les dogmes qui façonnent aujourd’hui la fabrique de la ville. Anachronismes urbains en scrute sept, et distille au passage quelques pistes théoriques et méthodologiques pour aborder autrement les questions qui les sous-tendent. 

L’urbanisme du vide et des bonnes distances

Chez Jean-Marc Offner, cette entreprise de déconstruction est sous-tendue par une attention permanente aux flux et aux réseaux, au vide, à l’immatériel. Autant d’impensés ou de “mal pensés” de l’aménagement du territoire, de l’organisation spatiale et des instances démocratiques. Les angles mort de la vision territoriale expliquent que la ville de Paris ne prenne en compte que ses habitants, et non les “passants”, travailleurs ou touristes, qui la traversent quotidiennement. Ils éclairent aussi la difficulté à trouver un découpage administratif pertinent (région, intercommunalités, etc.). Ou encore la focalisation des élus sur le “hard” de la ville, sur les infrastructures de transport (tramway notamment) et les grands projets d’architectes, mobilisés comme autant de leviers d’image et d’action au détriment du “soft” (flux, usages, paysages…). “Le développement des systèmes de communication fait de la connexité (être relié à) un concurrent redoutable au mode traditionnel d’agencement des espaces, soit la contiguïté (être à côté de)”, explique pourtant Jean-Marc Offner. A la faveur du développement des réseaux (numériques notamment), “ce qui se passe entre les territoires est au moins aussi important que ce qui se passe à l’intérieur des territoires.” Il s’agit alors de “passer d’un urbanisme de zone à un urbanisme de flux.” 

Le dogme du transfert modal

Premier dogme frappé de caducité par le primat des flux  : la mobilité. Dans les métropoles, celle-ci reste essentiellement abordée d’après Jean-Marc Offner via cet objectif : développer l’offre de transports collectifs pour réduire la part des déplacements en voiture et les nuisances qui leur sont associées (pollution, congestion, accidents, etc.). Or, ce mantra du “transfert modal” ignore la réalité des déplacements en France, dont 83% s’effectuent en voiture ou deux-roues. La part des ménages motorisés y est d’ailleurs en hausse, et ce pour plusieurs raisons : faiblesse des politiques dissuadant l’usage de la voiture et inadaptation de l’offre de transports collectifs à la réalité d’un habitat périphérique dispersé. C’est donc du côté des usages et du “soft” qu’il faut lorgner. “La découverte d’usages collectifs de la voiture fait entrevoir d’autres façons de raisonner, écrit Jean-Marc Offner. Une automobile optimisée n’est pas dénuée de vertus. Elle est sobre en consommation des ressources rares que sont l’énergie, l’espace et l’argent public. Ce n’est plus la voiture qui est désignée comme l’ennemi mais l’autosolisme, l’usage individuel d’un moyen de transport conçu pour véhiculer quatre ou cinq personnes.” A cet égard, Jean-Marc Offner plaide pour l’avènement d’une mobilité “plurielle”, orchestrée autour du piéton, et qui pense un bouquet d’offres de transport où la voiture a toute sa place, pour peu qu’elle soit mutualisée et non plus possédée. Il convient alors d’aborder la mobilité “comme organisation des espaces-temps du quotidien, comme appréhension de la demande, et pas seulement de l’offre de déplacement.” 

Le dogme du “tous propriétaires”

Autre dogme : l’accession à la propriété pour tous comme moyen de résorber la crise du logement. C’est un vieux pensum politique que de vouloir faire de la France un pays de propriétaires. Depuis la fin des années 1960, des dispositifs tels que la création de l’épargne logement accompagnent cet objectif. C’est aussi à cette époque qu’émerge un lien très fort entre propriété et idéal pavillonnaire : 80% des propriétaires habitent dans une maison individuelle, et 80% des maisons individuelles sont occupées par des propriétaires. L’accession est en effet perçue comme une assurance retraite et un moyen de se constituer un patrimoine convertible en pactole en cas de revente ou de succession. 

Selon Offner, il existe pourtant un lien entre accession et difficultés économiques. La propriété encourage en effet la spéculation, chacun essayant de revendre son logement à la hausse. Elle entraîne aussi une moindre mobilité professionnelle, avec des effets possibles sur le taux de chômage. Selon l’urbaniste, il importe dès lors d’encourager la mise en place d’une offre locative de qualité pour le logement social et intermédiaire, et de faire primer l’accès au logement sur la possession. Une gageure, quand on sait que la financiarisation de l’économie incite les bailleurs à se délester de leur patrimoine immobilier de logements collectifs pour investir dans des secteurs plus rentables. 

Le dogme de l’urbanisation 

Parmi les dogmes de la pensée urbanistique, la volonté de lutter contre l’étalement urbain figure en première place. Celui-ci est en effet responsable de tous les maux, à commencer par l’artificialisation des sols qui soustrait de précieux hectares à l’agriculture, comme on nous le martèle. Or, d’après Jean-Marc Offner, l’urbanisation n’entre que marginalement dans la déprise agricole. Si l’agriculture française a perdu 7 millions d’hectares en 50 ans, l’étalement urbain ne joue que pour 2,5 millions d’entre eux. Le reste est à imputer à l’enfrichement, au reboisement ou à l’ensauvagement. 

Par ailleurs, la volonté de lutter contre la dilution des villes dans le périurbain marque l’avènement de la “ville compacte”, promue comme Graal de la ville durable à l’exclusion de toute autre forme urbaine. “Louée pour son usage optimisé de l’espace, pour sa sobriété énergétique (en déplacements, en chauffage) et pour sa civilité, la ville compacte ne peut être que l’une des partitions de l’urbain contemporain, note pourtant Jean-Marc Offner. Les activités économiques, les pratiques sociales, les systèmes écologiques réclament de la diversité.” D’autant que la densification d’espaces déjà denses (Paris figure dans le top 5 des villes les plus denses au monde !) s’oppose à un désir d’espace largement partagé. Faut-il refuser ce désir (ce besoin ?) à la majorité et laisser aux seuls propriétaires de résidences secondaires la possibilité de l’assouvir ? Pourquoi ne pas repenser plutôt d’autres usages, d’autres pratiques et d’autres agencements des espaces diffus ? Il s’agit alors selon Jean-Marc Offner de “faire projet” dans le périurbain (par exemple en y implantant des commerces et des activités) – ce qui suppose au préalable d’en reconnaître pleinement l’existence et d’en définir le périmètre statistique. 

Le dogme de la mixité sociale résidentielle

Troisième dogme sur la sellette : la mixité sociale et le “vivre ensemble”. En France, ce désir légitime se confond avec “l’habiter ensemble”, et donne lieu à diverses traductions législatives, dont la loi SRU (amener à 20% au moins la part du logement social dans chaque commune) et les déclinaisons successives de la politique de la ville (PNRU notamment). Or cette politique a des effets mitigés : elle ne supprime pas la pauvreté, mais la déplace, et renforce “l’effet ghetto” de certains quartiers. A l’instar de ce qu’observaient déjà les sociologues Madeleine Lemaire et Jean-Claude Chamboredon (disparu tout récemment) à Antony dans les années 1970, toutes les études menées sur le sujet mènent à une conclusion identique : “proximité spatiale” rime généralement avec “distance sociale”. Autrement dit : la mixité résidentielle n’est pas un gage d’interactions sociales, et conduit au contraire à des stratégies d’évitement. “Osons affirmer l’inanité de la mixité résidentielle comme principe structurant de politiques publiques de solidarité, conclut Jean-Marc Offner. D’autres domaines et d’autres modes d’intervention sont à privilégier. Les sociologues de l’École de Chicago, dès les années 1920, expliquaient qu’il ne fallait pas parler uniquement de logement, mais aussi et surtout d’emploi et de sociabilité. Et d’école, ajouterait-on aujourd’hui.” Plus largement, l’urbaniste propose, dans la lignée du “droit à la ville” d’Henri Lefebvre, de généraliser un droit à l’accès. Accès à la ville, à ses possibles, à ses aménités, qui suppose de l’aborder hors des cadres habituels, lors de marches exploratoires notamment. 

Le dogme de la proximité

Nos villes comme nos politiques seraient devenues “hors-sol”, et il importerait avant tout de restaurer la proximité, de privilégier le local, le quartier, où tout est accessible à pied. “Il y a bien longtemps que le quartier n’organise plus ni la vie quotidienne (à l’exception notable des écoles maternelles et primaires) ni les solidarités, souligne pourtant Jean-Marc Offner Il existe d’autres proximités utiles que celles du lieu où l’on dort.” Des proximités “connectées” notamment, grâce aux réseaux de transport et au numérique. 

Ce dogme de la proximité se traduit aussi dans la volonté de travailler près de chez soi, ou encore dans l’essor des circuits-courts, alimentaires tout particulièrement. Or ces derniers présentent un bilan environnemental mitigé, pas forcément meilleur que celui de certains circuits longs rompus de longue date à optimiser les flux. Dans le cas des grandes métropoles, la relocalisation de la production alimentaire, grâce à l’agriculture urbaine notamment, confine même au voeu pieux : faute d’espace, les denrées ainsi produites n’ont qu’une part très marginale dans l’alimentation des citadins. De plus, il y a lieu selon Jean-Marc Offner de s’interroger sur les effets politiques de ce mythe autarcique. Le localisme n’est-il pas le faux-nez du “chacun chez soi” ? “La nécessaire transition écologique ne devrait pas jeter le bébé universaliste avec l’eau du bain de la globalisation économique”, écrit ainsi l’urbaniste, qui plaide pour une exigence de la “bonne distance”. Il s’agit en somme de combiner les échelles, d’oeuvrer à la fine articulation du proche et du lointain. 

Le dogme des interdépendances et des coopérations

En France, le dogme de la coopération territoriale se mesure d’abord à ses effets. A savoir : une succession étourdissante de réformes territoriales. La fusion des régions n’est que la dernière en date. Derrière ce redécoupage administratif permanent, se joue une quête impossible de la “bonne échelle”. Or, d’après Jean-Marc Offner, celle-ci n’existe pas. Pas plus qu’il n’existe de territoire intrinsèquement pertinent. “Faire tenir la vraie vie à l’intérieur des espaces politico-administratifs” est impossible, non seulement en raison de la pluralité des acteurs à envisager et des usages (le citoyen ne se confond pas avec le producteur ni avec l’usager), non seulement parce que les flux et réseaux qui régissent l’époque se jouent des frontières, mais aussi parce que cet objectif est contradictoire avec la volonté (économique et opérationnelle) de simplifier l’architecture institutionnelle. “Il convient donc d’accepter l’irréductibilité des oppositions entre spécialisation et globalité d’une part, entre légitimités fonctionnelles et citoyennes d’autre part, conclut Jean-Marc Offner. Cette sage modestie épargnerait beaucoup du temps et de l’argent publics dépensés d’abord à inventer de nouveaux découpages, ensuite à tenter de « faire territoire » avec des agrégats qui n’en demandent pas tant.” Autrement dit, il faut penser l’organisation spatiale en réseaux et en relations d’interdépendance. 

Le dogme du grand projet architectural

Dernier dogme, et non des moindres, scruté dans Anachronismes urbains : l’idée que c’est le bâti, et donc l’architecte, qui fait la ville. Dogme d’autant plus tentant que le grand projet architectural vient fournir la preuve tangible de l’action publique, avec tous les bénéfices associés, en termes d’image notamment. La construction, rappelle Jean-Marc Offner, n’est pourtant que la portion congrue de la question urbaine : non seulement le “déjà là” domine, et parfois de longue date, mais une ville est aussi (et surtout) affaire de flux, de liens et d’interdépendances. De vide, donc. Aussi faut-il aborder la ville en paysagiste plutôt qu’en architecte : “La ville contemporaine n’a plus la continuité du tissu urbain pour tenir, pour s’agglomérer, rappelle Jean-Marc Offner. L’art de la composition urbaine devient inopérant. S’il s’agit d’assembler les choses du monde entre elles, là où dominent la fragmentation et la dispersion, alors « paysager la ville » prend tout son sens.” Dans ce contexte, les “petits travaux” importent autant que les “grands projets”. L’urbanisme y prend aussi à sa charge de “réguler les distances”, de penser non seulement les espaces mais aussi les espacements. 

Pour changer de lunettes, accueillir la complexité du fait urbain

Contre les sept dogmes listés ci-dessus, Anachronisme urbains conclut par un appel à faire du “sur-mesure”. Une telle entreprise suppose d’accueillir la complexité du fait urbain, mais aussi de transformer les représentations. “La pensée territoriale, écrit Offner, a devant elle un triple cahier des charges en la matière : il lui faut casser le quasi-monopole de la représentation aréolaire des territoires, pour donner toute leur place aux flux, aux circulations, aux liens et aux réseaux ; intégrer la diversité des échelles, d’analyse comme de conception, pour cesser d’entretenir la fiction d’espaces intégrés, totalitaires ; donner à voir l’invisible des fonctionnements urbains et des métabolismes écosystémiques.”

Il s’agit enfin de changer de méthodologie. L’approche de l’inclusion, de l’urban food planning ou de la santé environnementale peuvent être de bonnes “lunettes” pour aborder autrement les questions urbaines. Pour peu qu’elles sollicitent aussi les “non-experts”, à commencer par les citoyens, habitants, travailleurs et usagers. 

Pour en savoir plus :

Anachronismes urbains, de Jean-Marc Offner, éditions Presses de SciencesPo, mars 2020, 208 pages, 12,5 x 19 cms, livre broché, 15 euros.

Lien vers le site de l’éditeur.